Le chêne raconte l’histoire Enregistrer au format PDF

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Le grand chêne de Crec’h Avel raconte son histoire : 1807-2007

« Je serais donc un des nombreux glands tombés d’un vieux chêne. (Il avait connu toute la Révolution Française) et maintenant autour de moi on parlait de Napoléon.

J’ai eu la chance de me trouver dans de l’argile humide. Je me suis couvert et enraciné, et autour de moi d’autres glands en faisaient autant mais beaucoup avaient essayé et s’étaient desséchés : terre trop sèche et trop dure à percer.

J’ai maintenant 50 cm et en passant, on reconnaît que je suis un vrai petit chêne : je commence à entendre dans mes feuilles les bruits de la ville. Je suis sur une colline bien nommée « Crec’h Avel »- « Colline du vent », et déjà j’ai senti la tempête. Autour de moi, un grand terrain et un fermier qui passe souvent près de moi pour faire pâturer ses vaches. Il habite une jolie ferme-manoir qui maintenant, en 2007, existe toujours mais je ne peux plus la voir à cause des bâtiments qui ont été construits tout autour.

J’ai grandi malgré le vent et mes voisins d’en face de la rue, vieux ou jeunes, me racontent leur histoire : un vieux chêne est tout fier d’avoir été planté du temps des Capucins, tout près du couvent des Ursulines. Mais il n’y a plus ni Capucins ni Ursulines, et les garçons et les filles de Lannion n’ont plus leurs écoles.

J’ai maintenant 17 ans et j’entends mon grand chêne d’en face tout fier de me dire : « On remet en état le bâtiment des Capucins et des jeunes instituteurs vont s’installer : les frères créés par le vicaire général Jean-Marie de La Mennais. Et si les Ursulines revenaient aussi ? » Bien sûr, leur beau couvent est la prison et il faudra trouver un autre local. Une demoiselle, Marie-Anne de la Fruglaye a reçu de ses grands parents un terrain pour cela et ce terrain c’est la grande ferme de Crec’h Avel. Il faudra bâtir tout autour du manoir. Les Ursulines viendront-elles ? Elles sont si peu nombreuses maintenant. Tant de Soeurs Ursulines sont mortes depuis 1792 dans les communautés et il n’y a pas encore beaucoup de jeunes Sœurs.

Alors l’abbé Jean-Marie cherche ailleurs. Une famille amie, une communauté instruite capable d’enseigner, peut venir du Finistère Quimper-Quimperlé et accepte de Melle de la Fruglaye la ferme-manoir de Crec’h Avel : ce sont les Sœurs de La Retraite. J’ai 29 ans.

J'ai 200 ans, dit le chêne… -  voir en grand cette image
J’ai 200 ans, dit le chêne…

Aujourd’hui, après 170 ans, on reconstruit encore, mais dans ce temps-là, pas de grosses machines, quelques ouvriers qui surélèvent le manoir-ferme et des Sœurs qui tracent de belles allées dans le parc : allées de châtaigniers et de tilleuls avec, sur les pelouses, quelques beaux chênes qui ont poussé. Et des petites filles arrivent : ce sera un pensionnat.

Mais pendant les vacances, c’est très curieux. Des dames et des jeunes filles viennent réciter leur chapelet tout à côté de moi, la cloche les appelle à écouter un prédicateur à la chapelle - ça s’appelle une Retraite ! Et j’ai même vu, jusqu’en 1900, des Messieurs et même des conscrits venir eux aussi en Retraite en portant des statues dans les allées du parc.

J’ai 87 ans quand le grand sculpteur Hernot (1894) construit le calvaire de granit et que tous ces messieurs passent à côté de moi en transportant le beau Christ qui va être dressé sur le monument. Déjà bien des Sœurs sont décédées et le cimetière est tout près du calvaire. On fait aussi des processions chez les Frères de l’autre côté de la route. Puis c’est le départ des Frères d’abord : ils sont privés du droit d’enseigner et en 1904 les Sœurs aussi. Plus de petites filles dans le parc et bientôt plus de Sœurs de La Retraite. On me dit : « Elles sont parties hors de France, jusqu’en Belgique et en Hollande. » Que vais-je devenir ? Va-t-on nous couper tilleuls, châtaigniers, chênes ? Mais bientôt je vois arriver des dames, amies des Sœurs, qui s’installent dans la grande maison construite depuis 1838 et des dames et des demoiselles avec de belles ombrelles en costume d’été qui viennent par le train jusqu’à Lannion et vont vers les plages : c’est la « pension de famille de Crec’h Avel ». J’ai 100 ans.

Hélas, voici la guerre de 1914 et les soldats, une infirmerie militaire en face, à la place de l’Institution St-Joseph qui, depuis 1907 a ouvert ses portes aux garçons. Les professeurs sont mobilisés.

1919  : c’est la paix, les professeurs reviennent dont un prêtre très savant, l’abbé Rault que je vois dire pieusement son bréviaire et la « pension de famille » recommence.

En 1926 quelques Sœurs sont revenues aider leurs amies dans la Maison. Les Retraitantes reviennent dans le parc : chants et chapelets… et j’entends dire que le Pensionnat va recommencer. On dit maintenant « Institution Bossuet », et le responsable est l’abbé Mathurin Rault qui, grâce à ses diplômes, a permis cette résurrection en 1927. J’ai 120 ans.

Les élèves pensionnaires et externes viennent autour de moi en récréation et tous les jours l’abbé, jusqu’en 1934, vient y dire son bréviaire.

C’est encore en 1939 la guerre. Des Allemands occupent les locaux. Mais dès 1941, le pensionnat reprend ses activités et tout se développe jusqu’en 1961. Et voilà que tout près de moi arrivent des ouvriers. Ils viennent construire un beau bâtiment en ciment et en granit gris parce que beaucoup de filles ont pu mettre leurs filles pensionnaires grâce aux « bourses ». Et moi, je suis plus haut que toutes ces nouvelles constructions et je vois mes amis de St- Joseph.

En 1967, les garçons et les filles se retrouvent dans la même classe et on dit maintenant le « lycée Bossuet ».

Et pour mes 200 ans, j’ai encore une bonne nouvelle : un autre lycée va même occuper la Maison de Crec’h Avel – le lycée technique hôtelier de Jeanne d’Arc. Pour le moment, les grosses machines font du bruit, montent et descendent des matériaux, mais pour mes 200 ans je vis en pleine activité scolaire.

Nous sommes à la rentrée 2008-2009 et je vois tous les jeunes, grands et petits qui arrivent autour de moi.

Me voici photographié au printemps 2007 !

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Le chêne en 2007